La culture en France

La culture en France

En philosophie, le mot culture désigne ce qui est différent de la nature.

En sociologie, comme en éthologie, la culture est définie de façon plus étroite comme « ce qui est commun à un groupe d’individus » et comme « ce qui le soude », c’est-à-dire ce qui est appris, transmis, produit et inventé. Ainsi, pour une organisation internationale comme l’UNESCO : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels, matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts, les lettres et les sciences, les modes de vie, les lois, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances »1. Ce « réservoir commun » évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en de multiples manières distinctes d’être, de penser, d’agir et de communiquer en société.

Par abus de langage, on utilise souvent le mot « culture » pour désigner presque exclusivement l’offre de pratiques et de services culturels dans les sociétés modernes, et en particulier dans le domaine des arts et des lettres.

 

De multiples définitions

Différentes définitions du mot « culture » reflètent les théories diverses pour comprendre ou évaluer l’activité humaine. En 1952, les anthropologues Alfred Kroeber et Clyde Kluckhohn ont rédigé une liste de plus de 150 définitions différentes du mot culture dans leur livre Culture: a critical review of concepts and definitions4.

La définition que peuvent en faire les gouvernements lorsqu’ils fixent sa mission au Ministère de la Culture diffère de celle que l’on en donne dans les sciences humaines ou de celle qui correspond à la « culture générale » de chacun.

Il existe de puissants enjeux politiques et économiques pour définir et encadrer la culture. Lorsque les entrepreneurs tentent de faire valider la notion de « culture d’entreprise » ou les ingénieurs celle de « culture technique », ils contribuent à étendre l’amplitude des significations mais au prix d’en diluer certaines caractéristiques spécifiques, comme l’opposition plus traditionnelle entre des styles plus spontanés, artistiques, religieux, fondés, comme le disait Georg Wilhelm Friedrich Hegel, sur le « sentiment » et des types d’actions davantage fondés sur le calcul, la cognition, la règle. Bien que fréquemment les deux mondes s’entrecroisent, doit-on pour autant les confondre, contribuant alors à privilégier une conception totalisante de la culture ?

Le mot « culture » est parfois employé dans un sens restreint pour désigner l’industrie des « biens culturels », c’est-à-dire les entreprises et activités de production, de distribution et de gestion de droits d’exploitation de spectacles et de contenus audio-visuels reproductibles (voir Économie de la culture). Ce secteur, sous l’effet du développement des technologies de l’information et de la communication, est en pleine transformation et son avenir fait l’objet de controverses politiques tendues.

Selon Geert Hofstede, la culture est une programmation mentale collective propre à un groupe d’individus.

De manière plus générale, en éthologie, la culture animale désigne tout comportement, habitude, savoir, système de sens (en anthropologie) appris par un individu biologique, transmis socialement et non par héritage génétique de l’espèce à laquelle appartient cet individu. La culture se définit en ce sens comme un ensemble de connaissances transmis par des systèmes de croyance, par le raisonnement ou l’expérimentation, qui la développent au sein du comportement humain en relation avec la nature et le monde environnant. Elle comprend ainsi tout ce qui est considéré comme « acquisition de l’espèce », indépendamment de son héritage instinctif, considéré comme naturel et inné. Ce mot reçoit alors des définitions différentes selon le contexte auquel on se réfère.

Mais la culture n’est pas réductible à son acception scientifique, car, comme l’indique la définition de l’UNESCO, elle concerne les valeurs à travers lesquelles nous choisissons aussi notre rapport à la science. En ce sens, elle relève davantage de la communauté politique des êtres humains que de l’espèce comme objet de science.

 

Culture individuelle et culture collective

En langue française, le mot culture désigne tout d’abord l’ensemble des connaissances générales d’un individu. C’est la seule définition qu’en donne en 1862 le Dictionnaire national de Bescherelle, et connaissances scientifiques y sont présentées au premier plan. C’est ce que nous appelons aujourd’hui la « culture générale ».

Après le milieu du XXe siècle, le terme prend une seconde signification. Par exemple, le Petit Larousse de 1980 donne, en plus de la conception individuelle, une conception collective : ensemble des structures sociales, religieuses, etc., des manifestations intellectuelles, artistiques, etc., qui caractérisent une société. Le terme peut alors revêtir l’un ou l’autre sens, mais la proximité des domaines d’utilisation de chacun en fait une source d’ambiguïté.

Il se trouve qu’en langue allemande, la définition de la culture individuelle ou culture générale correspond au mot Bildung, et qu’il existe un autre mot, Kultur,, qui correspond à un patrimoine social, artistique, éthique appartenant à un ensemble d’individus disposant d’une identité. Ainsi, ce terme homophone, qui correspond plutôt en français à l’une des acceptions de civilisation, et par les échanges d’idées entre la France et l’Allemagne, s’est petit à petit amalgamé avec le sens initial du mot culture en français. Cette seconde définition est en train de supplanter l’ancienne, correspondant à la culture individuelle. Néanmoins, les dictionnaires actuels citent les deux définitions, en plaçant le plus souvent la culture individuelle en premier.

 

Il y donc actuellement en français deux acceptions différentes pour le mot culture :

  • la culture individuelle de chacun, construction personnelle de ses connaissances donnant la culture générale ;
  • la culture d’un peuple, l’identité culturelle de ce peuple, la culture collective à laquelle on appartient.

 

Ces deux acceptions diffèrent en premier lieu par leur composante dynamique :

  • la culture individuelle comporte une dimension d’élaboration, de construction (le terme Bildung est généralement traduit en éducation), et donc par définition évolutive et individuelle ;

 

  • la culture collective correspond à une unité fixatrice d’identités, un repère de valeurs relié à une histoire, un art parfaitement inséré dans la collectivité ; la culture collective n’évolue que très lentement, sa valeur est au contraire la stabilité, le rappel à l’Histoire.

 

C’est dans cette dichotomie que ces deux significations peuvent s’opposer :

La culture collective comporte une composante de rigidité pouvant s’opposer au développement des cultures individuelles, ou pouvant conduire à des contre-cultures, concept qui est inimaginable avec le sens individuel, la connaissance ne pouvant être que positive.

La science, toujours en évolution, n’est de ce fait pas raccrochée au concept de culture individuelle, dans les acceptions populaires, alors qu’elle en est une des composantes principales dans la teneur initiale du terme.

Mais c’est par l’art et l’histoire que les deux concepts se rejoignent. La culture individuelle inclut la connaissance des arts et des cultures, celle des différentes cultures humaines, mais bien évidemment celle affiliée à la culture (collective) à laquelle appartient l’individu.

C’est là le point d’amalgame entre les deux acceptions : la culture (individuelle) est comprise comme connaissance de la culture (collective) dont on dépend. Fusionnant ainsi deux acceptions différentes, le terme culture tend actuellement, en France, vers un compromis dans son acception courante, où il désignerait essentiellement des connaissances liées aux arts et à l’Histoire, plus ou moins liées à une identité ethnique.

Les deux sens doivent cependant être analysés distinctement : la culture collective et la culture individuelle se recoupent en réalité, non seulement par leur homonymie, mais aussi par l’appartenance d’un individu à une entité culturelle.

 

Culture et valeurs en France

Affirmer que les valeurs traditionnelles ne sont plus respectées est un argument souvent invoqué à propos de ce qui est ressenti comme une crise de l’école. Cela suppose que l’on ait identifié dans les comportements scolaires, des changements jugés révélateurs de certains rejets ou de certains renoncements, touchant aux valeurs de l’école, telles que le goût d’apprendre, le respect de l’institution et de ses membres, l’effort et le mérite …, mais aussi aux valeurs sociales et civiques, qui ont nom « civilité », « respect de l’autre », « respect des lois », « soumission aux autorités » …

Est-on animé d’un certain scepticisme, on se demandera s’il faut penser les changements en termes de dégénérescence, et si la situation était vraiment exemplaire dans le passé. Mais est – on au contraire porté par la volonté de retrouver une harmonie et un ordre réputés perdus, on se demandera comment redonner le goût de l’étude et de l’effort, comment rendre la culture désirable, comment endiguer la violence, comment reconstruire le sens des valeurs …

En effet, les regrets ou les espoirs naissent de ce qu’on accorde du prix à ce qui semble en train de disparaître, et que l’on nomme « valeurs », par contraste avec ce qui semble gagner du terrain et que l’on interprète comme mutation culturelle : ainsi on va jusqu’à parler d’une « culture de la violence » qui s’imposerait de plus en plus, et constituerait une menace pour les valeurs dites « citoyennes ». Faite en ces termes, cette analyse prend paradoxalement la voie d’une légitimation : si au nom des valeurs (au nombre desquelles l’ouverture à l’autre), on se donne pour règle de respecter les cultures, faudrait – il considérer la violence comme un mode d’être et d’expression parmi d’autres, qui, centré sur la force, l’intimidation et le profit immédiat, naviguerait dans un univers différent de celui du respect ? Faudrait – il encore estimer que le refus de tel résultat scientifique au nom de tel dogme religieux n’est qu’une particularité culturelle sans conséquence ?

Issues des situations nouvelles où se développent la crise de l’école, la crise de la société et donc la crise des valeurs, les difficultés existentielles et concrètes se doublent d’une confusion des termes que l’on est amené à employer pour en rendre compte, dont la polysémie ne fait que troubler encore plus la réflexion et les efforts pour trouver des solutions.

 

Culture et valeurs offrent en effet la double difficulté de voir leurs univers sémantiques glisser l’un vers l’autre – on peut penser la question de la violence en termes de « valeurs non respectées », ou en termes « d’habitude culturelle » – et d’être constitués l’un et l’autre de significations qui s’enchaînent, s’opposent ou se superposent, créant ainsi de multiples ambiguïtés. Essayer de démêler cet écheveau est une première étape nécessaire à la réflexion.

 

Sébastien